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La classe ambitieuse

Maxime

J’ai lu The sum of small things de Elizabeth Currid-Halkett, sous-titré “A theory of the aspirational class”, que je traduirais pas la classe ambitieuse https://www.fnac.com/livre-numerique/a10587075/Elizabeth-Currid-Halkett-The-Sum-of-Small-Things

Elle décrit une nouvelle classe supérieure grâce à deux concepts, la consommation non-ostentatoire et la production ostentatoire

Par opposition à la classe de loisirs qu’avait écrite https://fr.wikipedia.org/wiki/Thorstein_Veblen à la toute fin du 19e siècle, et qui était caractérisée par sa consommation ostentatoire

Dimitri

Ils consomment de façon non-ostentatoire mais ils produisent de façon ostentatoire ?

Maxime

c’est ce à quoi je m’attendais à la lecture du sommaire

mais en fait non, ils consomment de manière non-ostentatoire des produits dont la production est ostentatoire

Quand tu manges ta tomate bio chez toi, personne le sait, mais toi tu sais qu’elle a poussé avec amour dans un champ, peut-être même as-tu croisé le fermier qui l’a faite pousser au marché

Benjamin

ce mouvement est-il nouveau ? ou a t il toujours existé ?

Maxime

c’est une évolution continue

en fait les moyens de se distinguer en tant que classe (elle cite souvent La distinction de Bourdieu d’ailleurs, https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Distinction._Critique_sociale_du_jugement) ont dû évoluer parce que la consommation ostentatoire ne suffisait plus

avec la production de masse, le consumérisme, les marques “outlet”, de plus en plus de gens peuvent se payer des produits autrefois réservés à une élite

Benjamin

une étude de comparaison internationale a t elle été menée sur le sujet ?

le fait de ne pas exhiber sa richesse est en effet plutôt associé au catholicisme (cf Weber)

Maxime

alors elle est très américano-centrée

Benjamin

quand l'affirmation de sa réussite est le fait du protestantisme

Maxime

mais les comportements qu’elle décrit m’ont semblé très familiers avec ce que j’ai pu voir à Paris

elle parle un tout petit peu de la mondialisation de cette classe à la fin

elle montre que l’objet précis de la consommation peut changer d’une ville à l’autre aux US (donc on imagine bien au niveau mondial les différences qu’il peut y avoir), mais le mécanisme général reste le même

Dimitri

c'est intéressant et étonnant comme phénomène

parce que Georg Simmel, dans Philosophie de la mode, explique que la mode est un acte d'imitation et de différenciation

Maxime

Elle cite Simmel aussi ^^

Dimitri

c'est une marque de l'appartenance par une opposition extériorisée

là, c'est une opposition intériorisée...

Maxime

justement, ce qu’elle dénonce, c’est que contrairement à la consommation ostentatoire, qui, si elle n’était pas accessible à tous, avait au moins des codes “clairs”

la consommation non-ostentatoire est plus insidieuse

une des choses qui a dévalorisé la consommation ostentatoire, c’est que le train de vie des riches a été petit à petit dévoilé dans la presse (people par exemple)

et qu’il a pu se développer une industrie dans l’imitation de ce train de vie

avec des matériaux moins chers

Benjamin

le cas de Lacoste illustre ce que tu décris

autrefois réservé à des élites, le crocodile a été adopté dans les années 1990 notamment par les jeunes de banlieue

Maxime

elle prend un exemple plus anglo-saxon mais qu’on connaît aussi bien : Burberry

Benjamin

il s'en est suivi un déclassement de la marque, et une prolifération des contrefaçons

Maxime

à l’opposé, elle prend un exemple de consommation non-ostentatoire : le vernis “ballet slippers” de la marque Essie

donc couleur rose pâle, qui est LE vernis à porter dans certains milieux

parce que justement, on a plus besoin de mettre du rouge vif pour que tout le monde soit au courant qu’on s’est payé une manucure

aujourd’hui il y a des bars à ongles partout

donc la classe ambitieuse se reconnaît parce qu’elle porte des teintes discrètes

Dimitri

c'est un refus de l'ostentatoire donc, qu'on laisse aux riches et aux pauvres ?

Maxime

Je sais pas si c’est un refus conscient, mais il n’y en a plus besoin, alors on ne le fait plus

l’autre chose, c’est que les classes moyennes et inférieures consomment de manière plus ostentatoire (relativement à leurs revenus) que la classe supérieure

parce que certains objets de consommation non-ostentatoire ne leurs sont de toute façon pas accessible

Autant dépenser 3 ou 4000$ dans une télé, parce que de toute façon, tu ne pourras jamais mettre assez de côté pour payer les frais d’inscription à Yale à tes enfants

Benjamin

tu parles des différences de consommation entre classes de revenus, mais a t elle pris aussi comme critère de différentiation le niveau d'étude ?

je pense aux différences de comportement que peuvent avoir un chef d'entreprise vs un avocat par exemple

même catégorie de revenu en moyenne, mais moyenne de diplôme plus basse.

Maxime

effectivement, elle regroupe dans cette classe des aspirants scénaristes à Los Angeles, qui ne savent pas toujours comment ils vont boucler leur fin de mois, mais qui achètent quand même du bio chez Whole Foods, avec des gens plus riches qui ont les mêmes habitudes

c’est une classe qui est moins homogène financièrement, mais qui se reproduit tout aussi bien socialement

Elle prend l’exemple de la maternité

allaiter ne coûte pas plus cher en théorie que de donner du lait en poudre à ses enfants

y a pas de raison que les riches allaitent plus que les pauvres a priori

et pourtant c’est un vrai marqueur de classe aux Etats-Unis

la parentalité est un loisir productif (autre marqueur de cette classe)

les parents vont passer beaucoup de temps à se renseigner sur ce qui est le mieux pour leurs enfants (ce qui explique l’allaitement qui favoriserait le développement de l’enfant)

et beaucoup investir dans leur éducation, qui est le meilleur moyen d’assurer la reproduction sociale pour cette classe

c’est une classe qui croit beaucoup à la méritocratie

Dimitri

après, l'allaitement, sur le plan financier, c'est sûr que c'est pas discriminant entre riches et pauvres

mais c'est aussi beaucoup plus compliqué en termes de temps par exemple

y a beaucoup plus de mères célibataires parmi les pauvres

qui ont sans doute moins le temps d'allaiter

Benjamin

moi j'ai l'impression que cette différentiation non ostentatoire est liée à une plus grande quantité d'informations détenue par ceux qui la pratiquent

Maxime

oui le temps joue beaucoup, la classe ambitieuse dépense beaucoup pour avoir du temps : nounou, femme de ménage etc.

Benjamin

l'accent semble être mis sur le développement personnel et altruiste

(acheter ses vêtements plus chers mais ils sont produits en France par exemple)

Dimitri

oui, comme s'il y avait un glissement entre une différenciation économique entre la classe aspirante et la classe pauvre, vers une différenciation éducationnelle

un peu comme une transition du sentiment de déclassement que ressent la classe moyenne, dans les pays occidentaux

les salaires des "pauvres" se rapprochent des leurs et ils imposent donc une différenciation sur d'autres critères, qui sont l'éducation et la culture

Maxime

c’est un point qui revient souvent dans le livre : la classe ambitieuse pose souvent son mode de vie comme un choix éthique

acheter bio, produit localement, ou alors produit de manière responsable

ce côté production ostentatoire

et effectivement parfois en apparence, comme l’allaitement, c’est pas plus cher, donc la classe ambitieuse va “juger” les classes inférieures qui ne font pas ce choix qu’elle croit éthique

un exemple (et j’ai moi-même déjà pensé comme ça) : manger sain ne coûte pas plus cher que de manger mal

donner une purée de brocolis coûte même moins cher que de filer des nuggets à ton fils

mais on ne se rend pas compte d’une autre chose : si le petit balance son assiette parce que ça ne lui plaît pas, en s’en fout un peu quand on est dans la classe ambitieuse

alors que ça peut coûter cher à un membre d’une classe inférieure

donc ils vont préférer jouer la sécurité

Dimitri

ça expliquerait aussi cette intériorisation du sentiment de classe

si ça se base sur l'éducation et l'information, y a pas trop intérêt à l'afficher, car c'est quelque chose qui peut être vite copié

Maxime

et puis l’éducation et l’information t’assurent la reproduction du statut social, pas la consommation ostentatoire

Dimitri

c'est un peu le négatif du phénomène des fake news, qui sont aussi une forme de refus, chez des populations pauvres, de l'hégémonie intellectuelle des "élites"

Maxime

oui ça serait une réponse au jugement moral des classes supérieures

qui savent comment “bien penser” de manière rationnelle

ça coûte pas plus cher non plus

mais c’est pas pour autant que c’est facilement accessible aux plus pauvres

Benjamin

en fait, tout se passe comme si la rationalité était affûtée par l'éducation : il est plus rationnel par exemple d'acheter des légumes plutot que des plats préparés, tant du point de vue du cout que du point de vue sanitaire

Maxime

acheter au marché plutôt qu’au supermarché etc.

Benjamin

et pourtant les classes populaires ont plus tendance à se nourrir de ces plats. Néanmoins, la diffusion de l'information est présente, et il me semble que sa compréhension ne nécessite pas de connaissances préalables

Maxime

c’est toutes ces petites choses (d’où le titre) qui semblent être des choix éthiques, mais qui en fait sont des marqueurs de notre classe socioéconomique

Benjamin

l'auteur pointe-t-elle des conséquences pour le policymaker de ces nouveaux comportements ?

Maxime

Non pas du tout, elle est uniquement descriptive

Dimitri

le policymaker ?

Benjamin

le décideur politique

Maxime

en revanche, il y a une petite idée mentionnée seulement sur deux pages, qui intéressera peut-être l’économiste que tu es

elle dit que l’intérêt pour la production ostentatoire est une réponse au “travail aliénant” de Marx

Marx disait que le travailleur devenait un rouage dans la machine, qui pouvait se retrouver à fabriquer des pièces dont il n’avait aucune idée d’où elles allaient finir

mais il n’avait pas vu venir que c’était le consommateur lui-même qui allait demander de la transparence dans la production

et qui voudrait s’assurer que le travail fabrique dans de bonnes conditions

d’où cet intérêt pour les produits qui ont une histoire

Benjamin

Marx avait largement sous-estimé la capacité des hommes à innover et changer

Maxime

à l’opposée des “produits orphelins” comme ils les appellent chez Industry of All Nations

Benjamin

aujourd'hui la meilleure circulation de l'information retarde encore davantage la fin du capitalisme qu'il prédisait

Maxime

http://www.industryofallnations.com/About-INDUSTRY-OF-ALL-ccid_55.aspx

> Products have their own identity, which come from their history. An alpaca sweater hand knit in Bolivia, a pair of alpargatas from Argentina or a checkered lined rain-coat made in England. Each of these represent specific moments in time, places, feelings, and we buy and wear them based on how they resonate with us. If you separate a thing from its origin, you separate it from it’s meaning and reduce it to a mere scrap of cotton and plastic. You orphan it.

L’auteur a été soufflée quand le seul argument de vente pour un pull dans une petite boutique était “je les ai acheté directement au fabricant en Irlande”

si ça se trouve ta tomate bio a pas plus de goût que la tomate industrielle, mais si elle a une belle histoire, tu la trouveras quand même meilleure !

Benjamin

ouais, la simple histoire du produit lui confère une valeur ajoutée

Maxime

En quoi l'information retarde la fin du capitalisme ?

Parce qu'elle favorise l'innovation ?

Benjamin

entre autre, mais pas seulement, elle est une source nouvelle d'intensification de la concurrence, du renouvellement du tissu productif, etc

Maxime

Oui la transparence est une qualité nécessaire à la production ostentatoire

et elle augmente la concurrence

elle incite à produire plus local, plus éthique

Benjamin

d'où la nécessité pour les pouvoir publics de certifier aussi ces informations

Maxime

il y a des labels qui sont fiables sans être du ressort des pouvoirs publics

mais effectivement on a bien vu que la certification permettait de diminuer l’asymétrie de l’information (http://www.ninjaacere.fr/le-probleme-principal-agent.html)

Dimitri

cette classe aspirante, c'est un peu celle qui refuse de jouer le rôle d'agent "passif"

Maxime

de principal plutôt non ?

Dimitri

euh... moi je dirais agent

Maxime

l’agent est celui qui sait quelque chose que le principal ne sait pas, et qui essaie d’en tirer un avantage

moi je dirais que la classe ambitieuse est un principal, qui essaie de soutirer le plus d’infos aux agents les vendeurs (via la production ostentatoire), pour acheter de manière plus éthique

Dimitri

j'ai pas tout compris alors

je trouve pas ça logique du tout, dans une relation commerciale, le principal est l'acheteur ?

Maxime

le vendeur a plus d’infos que toi : il sait combien il a acheté son produit, et à combien il doit le vendre pour faire de la marge

il peut essayer de te faire passer du made in China dans une usine pour du fait main en France

Dimitri

oui, d'accord

mais le système est mis en place par le principal, et le risque est que l'agent le perturbe en utilisant des infos que le principal n'a pas

enfin c'est ce que j'avais compris

Maxime

après, un membre de la classe ambitieuse peut être l’agent qui sait comment se reproduire dans le système et reconnaître les autres membres de sa classe, et ne partage pas cette info avec le principal

Dimitri

#maldetête

donc si on résume, la classe ambitieuse dont Elizabeth Currid-Halkett parle dans "The sum of small things", c'est une catégorie de personnes qui consomment de manière non-ostentatoire des produits dont la production est ostentatoire

ce sont des marqueurs sociaux (nourriture, allaitement...) qui sont davantage intériorisés, par rapport aux habitudes classiques d'extériorisation (mode...)

peut-être que cette discrétion est due au dévoilement du train de vie des riches et à son imitation (bon marché) par les pauvres, qui poussent la classe ambitieuse à s'affirmer autrement

manger bio, acheter local... ce sont des choix éthiques et intellectuels

la classe ambitieuse, c'est donc peut-être une classe sociale qui s'affirme par sa connaissance et sa culture

sans doute aussi parce qu'elle n'a plus les moyens de le faire par l'argent...

malgré tout, ces choix "éthiques" s'appuient aussi sur des différences de moyens et de capacités d'investissement

allaiter ne coûte pas plus cher que nourrir un bébé au biberon, mais c'est beaucoup plus contraignant, notamment en termes de temps

c'est plus simple pour les couples stables que pour les mères célibataires, qu'on retrouve davantage dans les classes pauvres