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Le capitalisme d'héritiers

Benjamin

Je viens de terminer "Le capitalisme d'héritiers", de Thomas Philippon. Le propos de ce livre est de montrer que la crise du capitalisme français, qui se manifeste par un taux de chômage élevé et un faible taux d'emploi, est moins le reflet de rigidités institutionnelles que celui d'une société sclérosée par la méfiance et le peu de confiance dans les relations professionnelles

5 ans après la sortie de ce livre (publié en 2007), Cahuc, Algan et Zylberbeg sortaient "La fabrique de la défiance" (2012), qui a fait assez grand bruit dans le microcosme des économistes. L'originalité du livre de Philippon est de se focaliser sur le monde professionnel pour expliquer le gap croissant avec d'autres pays à structures économiques (c'est-à-dire ressources en capital humain, naturel, etc.) semblables

Maxime

Alors quels sont les pays avec lesquels il fait la comparaison ?

Benjamin

le panel est assez large. En particulier, T .Philippon s'appuie sur les travaux de l'historien Colin Crouch sur l'histoire des relations sociales en Europe, qui permet des comparaisons entre la France et les autres pays

Maxime

tu dis que l’auteur montre que les difficultés ne sont pas dues aux rigidités institutionnelles

parce qu’on surestime les rigidités ?

ou parce que des pays avec les mêmes rigidités s’en sortent mieux que nous ?

Benjamin

l'idée de Philippon est de partir de la littérature économique, en particulier de deux papiers :

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/1468-0297.00518

https://www.nber.org/papers/w9756

ces derniers montrent qu'en prenant un ensemble de variables telles que la durée des allocations chômage, le taux de syndicalisation, le coûts des licenciements, les caractéristiques des contrats de travail, etc. seulement 1/8e des variations des taux de chômage entre pays et 1/3 des taux d'emploi sont expliqués

d'où vient alors le reste de l'explication ?

Maxime

ces variables sont censées représenter les rigidités institutionnelles c’est ça ?

Benjamin

oui c'est ça

Maxime

ok, donc effectivement le postulat de départ “ce ne sont pas les rigidités qui causent la situation de la France” a l’air correct

d’ailleurs réciproquement pour les pays qui iraient mieux, ce n’est pas grâce à une plus grande souplesse ?

Benjamin

comme le souligne Philippon, on peut trouver des contre exemples où la rigidité des marchés est plus importante, mais où pourtant les taux de chômage sont plus faibles, et le taux d'emploi plus élevé

Maxime

mais ce chiffre là, il est calculé globalement pour tous les pays

c’est une moyenne pour les pays

mais ça veut pas dire que le taux pour chaque pays est celui-ci non ?

Benjamin

tu parles de la part expliquée des variations ?

Maxime

oui

Benjamin

Il s'agit bien d'une moyenne, et non d'une part identique pour chaque pays

Maxime

on s’autorise à extrapoler à la France ?

on fait une hypothèse simplificatrice :smile: ?

Benjamin

Philippon tente de comprendre pourquoi si peu de différentiel est explicable au final, du moins via les variables qui sont traditionnellement avancées

alors bien sûr il s'agit d'une moyenne, mais dans l'exercice c'est normal puisque l'échantillon est un ensemble de pays et que l'on cherche à identifier si les variables étudiées expliquent les différences constatées sur deux autres variables

Maxime

D’ailleurs la méthode c’est quoi ?

ANOVA ?

Benjamin

il ne le précise pas, mais j'imagine. C'est un livre grand public, donc il n'entre pas dans le détail des régressions

Deuxième constat : les Français accordent plutôt plus d'importance au travail que les autres Européens, puisqu'ils sont en tête des pays riches dans les enquêtes d'opinion, devant les Etats-Unis et bien devant le Royaume Uni

ceci vient contrebalancer l'argument quelques fois avancé : les Français travaillent moins parce qu'ils auraient une préférence pour le loisir plus marqué que les autres pays

Maxime

je ne suis pas étonné, toutes les personnes que je connais qui bossent à l’étranger sont surpris au début que les gens partent à l’heure le soir

Benjamin

alors d'où vient cette dichotomie apparente entre un fort attachement à la valeur travail et ce manque de motivation des salariés français ?

Dimitri

manque de motivation ?

Benjamin

ce que j'entends par "manque de motivation", c'est la satisfaction au travail

Dans les enquêtes d'opinion GCR internationales, la France est classée 99e sur 102 pays dans la qualité des relations sociales et avant dernière dans la satisfaction au travail. Ceci est une plutôt une constante dans le temps

Dimitri

c'est uniquement lié au travail ?

la France est le pays de la dépression, mais est-ce que c'est uniquement dans le cadre professionnel ?

Benjamin

oui, dans les autres domaines (le livre date de 2007, peut etre que les choses ont évolué ?) type confiance dans le politique et les médias, les Français sont dans la moyenne

en régressant à partir de ce différentiel d'appréciation des relations sociales, Philippon avance que 70% des variation de taux d'emplois sont expliqués

(les 30 autres pour-cents s'expliquant par les rigidités institutionnelles )

Maxime

donc cette simple variable explique les 70% restant ???

Benjamin

ça me parait beaucoup aussi (mais les chiffres et les régressions ne sont pas fournis dans le livre). Je pense qu'au dela du chiffre impressionnant, il faut surtout retenir que cette variable n'est sans doute pas à prendre trop à la légère

Dimitri

pas compris...

c'est le fait que les Français ne soient pas satisfaits au travail qui expliquerait à 70% le chômage structurel français ?

Benjamin

non, la qualité des relations sociales au sein de l'entreprise

Pour Philippon, ce qui distingue la France, c'est le peu de satisfaction que les salariés semblent tirer de leur travail, et la mauvaise opinion qu'employeurs et employés ont les uns des autres.

les syndicats se sont longtemps placés dans une optique de contestation et revendication

quand le patronat s'est montré paternaliste puis bureaucratique, avec un gout immodéré pour la hiérarchisation des rapports sociaux

On remarque en parallèle que les Français qui travaillent dans des entreprises étrangères sont plus satisfaits que ceux qui travaillent dans des entreprises françaises.

alors pourquoi cette méfiance réciproque entre salariés et patronat, qui joue contre l'efficience productive ?

Maxime

Avant d’aller dans le pourquoi

dire que ça explique la variance, c’est au niveau macro

mais concrètement au niveau micro, il se passe quoi ?

des gens qui refusent des offres qu’ils auraient accepté dans un autre contexte ?

des entreprises qui se refusent à embaucher alors qu’elles auraient tout à y gagner ?

Benjamin

la morosité des rapports sociaux au sein de l'entreprise devient surtout délétère maintenant car nous sommes passé d'une économie de rattrapage à une économie de l'innovation

le fait que peu de confiance, de délégation d'autorité soit partagé devient handicapant dans un monde qui nécessite de la souplesse, de l'imagination et de la réactivité

et ceci est accentué par la structure de financement et le mode de gouvernance des entreprises françaises

Maxime

ah on en vient aux héritiers

parce que jusque là, on comprenait pas trop le titre

Benjamin

on remarque à travers cette figure que plus l'actionnariat est détenu par les familles et non pas par un actionnariat dispersé, plus les relations au sein de l'entreprises sont mauvaises

Dimitri

par népotisme ?

Benjamin

non, en réalité le paternalisme puis le système bureaucratique, qui sont très utilisés par les entreprises familiales, sont en réalité adapté à un contexte conflictuel

le paternalisme est d'ailleurs venu en réponse à la conflictualité croissante qui caractérisait la fin du 19e siècle

la France, qui a des relations au sein de l'entreprise assez houleuses, a donc naturellement opté pour cette forme de gestion

le probème est que cette solution en est devenu le problème aujourd'hui

Maxime

il y a un débat en ce moment en France

sur la taxation des héritages

et un des arguments contre que j’ai lu

c’est qu’une faible taxation des héritages permettait de faire grossir des entreprises familiales jusqu’à des ETI, qui manquent à la France

donc sans rentrer dans le débat de la taxation des héritages, je vois qu’on est au même niveau que l’Allemagne en terme de capitalisme familial

c’est donc pas ça qui explique qu’on a moins d’ETI

Benjamin

mais pour Philippon, ce qui est caractérise la France dans ce domaine est que l'actionnariat mais également le management y sont familiaux

L'Allemagne a certes une structure de financement assez familiales mais les décisions de management sont confiées non pas à des membres de la famille mais à des professionnels

à titre d’illustration des auteurs ont montré que le différentiel de la part des entreprises qui choisissent leur dirigeants par progéniture explique une part significatives des différences de productivité entre France et USA.

https://www.nber.org/papers/w12216

de même d'autres auteurs ont montré que la performance de l'entreprise chute de 20% après une transmission familiale.

https://academic.oup.com/qje/article-abstract/122/2/647/1942108?redirectedFrom=fulltext

Les entreprises à contrôle familiale représentent 64,8% des entreprises en France, 23,7% au Royaume Uni

Maxime

ah oui c’est énorme !

mais contrôle c’est au niveau actionnariat non ?

et au niveau du management ?

Benjamin

contrôle c'est uniquement actionnarial.

mais en remontant les chaines. C'est-à-dire si une entreprise est détenue à x% par une banque, qui détient in fine le capital de la banque ?

Dimitri

ça ressemble quand même à du népotisme...

Maxime

mais Philippon a l’air de dire que le problème c’est surtout le management familial

on a pas de chiffres là-dessus ?

Benjamin

Philippon fait l'argument par transitivité

autre point qui caractérise la France : la faiblesse de la promotion interne

Maxime

c’est lié non ?

tu pourras jamais prendre la place du fils du boss

Dimitri

on a toujours pas le droit de parler de népotisme ?

Benjamin

derrière népotisme j'y mets une signification très péjorative

mais peut etre que je ne connais pas assez son sens

qu'est ce que tu entends par népotisme ?

Dimitri

bah le fait de placer sa famille, ses enfants dans des positions qu'ils ne méritent pas

ça me parait adapté

Benjamin

dans ce sens là, effectivement c'est le terme le plus adapté

Buffet disait "il ne viendrait à l'idée de personne de faire concourir aux JO les enfants des anciens champions. La logique doit être la même pour l'entreprise"

Philippon esquisse quelques pistes pour corriger le tir

Dimitri

y avait pas une stat comme quoi 70% des riches perdent leur fortune à la deuxième génération ?

et 90% à la troisième ?

Benjamin

je ne la connais pas, mais ça rejoint les études montrant une perte d'efficacité de 20% de l'entreprise suite à un leg familial

Dimitri

y a la formule rigolote qui dit que la première génération de patrons sont des aigles, la deuxième des faucons et la troisième des vrais

Benjamin

des vrais ?

Dimitri

des vrais cons

http://time.com/money/3925308/rich-families-lose-wealth/

Indeed, 70% of wealthy families lose their wealth by the second generation, and a stunning 90% by the third, according to the Williams Group wealth consultancy.

Benjamin

c'est énorme....

Pour Philippon, au minimum l'Etat doit être neutre dans les règles successorales d'entreprises, c'est-à-dire ne pas privilégier la transmission familiale à une autre. Au moment de l'écriture du livre, ce n'était pas le cas en France

Dimitri

ah ouais ?

la transmission familiale est privilégiée en France ?

Benjamin

oui, en vérifiant ceci est toujours le cas en France (dénoncé d'ailleurs dans le dernier rapport de Terra Nova sur les successions)

Dimitri

mais comment ça fonctionne ?

Benjamin

"Le dispositif Dutreil, mis en place en 2003 (Loi n° 2003-721 du 1 août 2003 pour l'initiative économique), a pour ambition d’éviter que les héritiers d’un chef d’entreprise ne soient obligés, lors de son décès, de vendre l’activité professionnelle pour payer les droits de succession. L’objectif affiché est donc d’assurer la pérennité du tissu économique français par l’allègement du coût fiscal de la transmission d’entreprise dans un cadre familial."

autre piste : introduire plus souvent des représentants de salariés dans les conseils d'administration

les représentants ne seraient pas forcément des syndicats

une étude de 2006 montrait d'ailleurs que la présence de représentants de salariés dans les CA était positive pour les résultats de l'entreprise, à condition que les représentants soient issus de l'entreprise. S'il s'agit d'un syndicat mandaté de l'extérieur, l'effet est négatif

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0304405X06001140

Dimitri

ouep

c'est toujours cet effet du contrôle du pouvoir

Benjamin

Philippon dit que l'entreprise en France est trop souvent une forme de monarchie absolue, alors que l'idéal serait qu'elle soit une forme de monarchie constitutionnelle

Dimitri

on a des entreprises gérées à la papa quoi

mais à tous les niveaux ou c'est surtout les PME ?

Benjamin

ça semble concerner tous les niveaux, mais c'est une spécificité de la France est aussi qu'elle recase d'anciens haut fonctionnaires à la tete de grands groupes

sous forme de parachutage, sans que le dirigeant ait fait ses preuves auparavant au sein de l'entreprise

Maxime

comment ça s’explique ça ?

Benjamin

pour les entreprises du cac 40, 47% en 1993 des dirigeants etaient issus de la fonction publique

en Allemagne, c'est 11%

seuls 21% des chefs d'entreprises en 1993 avaient fait leur carrière en entreprise en France, contre 66% en Allemagne

L'Etat a en France depuis longtemps toujours eu un droit de regard sur les grandes entreprises, privilégiant le diplôme plutôt que le fait de faire ses preuves sur le terrain

or, l'énarque, aussi brillant élève fut-il, ne fait pas forcément un excellent PDG

Philippon opte pour une discrétion de l'Etat en ce domaine, en cessant au maximum les ingérences politiques au niveau de l'entreprise

Dimitri

du coup, on en revient à l'élitisme éducatif français

où on cherche à isoler les meilleurs éléments pour les mettre dans des filières d'élite, qui font qu'ils obtiennent les meilleurs postes

sans être forcément plus compétents

Maxime

l’ingérence de l’Etat et l’élitisme m’ont l’air d’être deux problèmes orthogonaux

Benjamin

c'est ce que disait Tocqueville : la France est "plus capable de génie que de bon sens".

Dimitri

l'Etat ne gère pas 47% des entreprises du CAC 40

je vois pas trop l'ingérence dans ce cas-là

c'est de la réputation et du réseautage, qui découlent du système élitiste pour moi

Maxime

http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/2017/09/08/29001-20170908ARTFIG00010-dans-quelles-entreprises-l-etat-detient-il-des-participations.php

L’Etat est encore actionnaire de 13 sociétés cotées

je cherche en 1993

Dimitri

13/40

faut que je révise mes maths, mais on est loin des 47%

Maxime

en 1993 !

Dimitri

surtout si on considère que l'Etat n'est majoritaire que dans 4 cas sur 13

Maxime

c’était 47% des dirigeants en 1993

https://fr.wikipedia.org/wiki/Privatisations_en_France#Gouvernement_Édouard_Balladur

7 entreprises ont été privatisées en 1993

Benjamin

vous cherchez le pourcentage des entreprises ayant une participation publique parmi celles du cac 40 en 1993 ?

Maxime

oui

Benjamin

le pourcentage devait etre assez faible

autour d'une 15e j'imagine

enfin, faible... c'est relatif

Maxime

la question c’est est-ce que les dirigeants sont issus de la fonction publique parce que c’est l’Etat actionnaire qui a poussé

ou des actionnaires indépendants de l’Etat ont jugé bon de nommer une personne issue de la fonction publique

et dans ce cas-là, pourquoi ?

Benjamin

il y a surement des liens entre les actionnaires principaux (qui sont justement pour une part non négligeable une seule famille : Bettencourt, Dassault, Bouygues,etc) et la puissance publique

l'autre piste avancé par Philippon est de favoriser l'accès au crédit et l'ouverture du capital pour les PME

afin d'éviter de focaliser le développement de l'entreprise uniquement sur la base du capital apporté par la famille

en conclusion, la thèse de Philippon est que la crise française est surtout le reflet de relations sociales marquées par l'insatisfaction et la méfiance, plutôt que les freins institutionnels.

une des raisons de ces relations délétères est la structure de financement et de décision des entreprises françaises, caractérisée par une forte présence des structures familiales