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L'énigme de la raison

Maxime

J’ai lu The Enigma of Reason (https://www.penguin.co.uk/books/183/183625/the-enigma-of-reason/9780241957851.html) de Dan Sperber et Hugo Mercier. Les auteurs se posent la question de l’origine de la raison comme produit de l’évolution humaine. Or ce qui est le produit de l’évolution est généralement bien adapté à sa fonction. Pourquoi alors notre raison est-elle souvent mise à rude épreuve ? Pourquoi faisons-nous autant d’erreurs de logique ? Pourquoi sommes-nous soumis à des biais cognitifs ? Les auteurs se proposent de répondre à cette énigme de la raison.

Benjamin

qui sont les auteurs ? des psychologues ? ethnologues ?

Maxime

Ils sont chercheurs en sciences cognitives, mais Dan Sperber est aussi anthropologue

Benjamin

intuitivement, l'apparition de la raison m’apparaît être une sorte de prime, liée à une adaptation pour la survie qui est finie

qui fait suite à la bipédie, au comportement social de nos ancêtres, et à la maîtrise du feu

Maxime

les auteurs défendent ce qu’ils appellent une approche interactionniste de la raison

à ce titre, ils jouent sur le mot Raison/raison

la Raison serait apparue pour “donner des raisons”

c’est-à-dire effectivement par rapport à notre comportement social

en donnant des raisons à notre comportement, on peut étendre notre cercle de confiance à des personnes dont on sait peu de choses

ça marche dans les deux sens : on peut justifier nos actions aux autres (et donc gagner leur confiance)

et inversement, on peut évaluer les raisons de leurs actions, et décider si on leur accorde ou non notre confiance

Benjamin

donc ça, ça serait pour la Raison, qui a pour origine de fluidifier les rapports sociaux

Maxime

en fait la Raison serait un détournement de cette fonction de justification auprès de nos pairs

Benjamin

si j'essaie de reformuler, pour voir si j'ai compris, la raison c'est l'incorporation du rationnel dans nos rapports sociaux, permettant un élargissement de nos contacts

donc l'origine de la raison est en fait anthropologique : pour dépasser notre cercle restreint de connaissances humaines, est apparue la raison

Maxime

c’est une formulation un peu finaliste je pense

disons que certains individus qui étaient capables de se justifier auprès des autres, et d’évaluer les raisons des autres, ont eu à un moment un avantage sélectif

une théorie est que ce que module d’évaluation des raisons a permis premièrement de détecter les comportements de free rider au sein du groupe

(petit lien vers notre article qui parle des free riders et du problème principal agent : http://www.ninjaacere.fr/le-probleme-principal-agent.html)

Benjamin

ok, donc la raison apparaît comme un élément de sélection : sont mis de coté les individus qui n'en possèdent pas (ou pas suffisamment), et les individus qui tentent de se mettre en dehors du champs de l'explicatif

Maxime

oui, comme toute fonction des individus soumis au mécanisme de l’évolution, la fonction apparaît aléatoirement, mais comme elle donne un avantage sélectif, elle subsiste

là, je vais faire un petit détour rapide par ce qu’on appelle la théorie de l’esprit https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_de_l'esprit

c’est la capacité d’un individu à attribuer des états mentaux à d’autres individus

si j’arrive dans la salle d’attente du médecin

que tu es déjà là, assis, et que tu regardes ta montre en soufflant, je vais en déduire que tu attends ton tour et que tu es énervé parce que le médecin est en retard

c’est un mécanisme qui se met en place dans la petite enfance

il y a une expérience connue avec une poupée : on cache un jouet devant la poupée dans une cachette A, puis on fait sortir la poupée de la pièce, et on déplace le jouet dans une cachette B. On fait revenir la poupée, et on demande à l’enfant où est-ce que la poupée va aller chercher le jouet.

si l’enfant répond A, c’est qu’il est capable de se mettre à la place de la poupée qui n’a pas vu le déplacement de A en B

et donc qu’il a attribué un état mental à la poupée

Pourquoi je parle de ça

parce que d’après les auteurs, quand on se justifie, on fait de la théorie de l’esprit sur nous-mêmes !

En fait beaucoup d’expériences montrent que même pour nous, nous ne sommes pas capables de connaître exactement nos justifications, et que nous les inférons

Benjamin

c'est à dire que pour se mettre à la place de nous-même (dans le but de nous justifier), on utilise ce que nous pensons savoir des autres ?

Maxime

et ce que nous pensons savoir de nous même

Benjamin

donc là il y a un premier biais dans la raison j'imagine ?

Maxime

oui les auteurs utilisent ça pour dire que la raison a un “myside bias”

notre raison est notre avocat, elle va donc nous défendre, et trouver des raisons même à ce qui est difficile à défendre

ils préfèrent utiliser le terme de “myside bias” plutôt que “confirmation bias”

le biais de confirmation sous-entend qu’il est plus facile pour notre cerveau de produire des arguments qui confirment une thèse

mais comme le montrent les auteurs, notre cerveau est tout à fait capable de produire des arguments qui infirment une thèse ... si c’est la thèse des autres !

Benjamin

tout se passe comme si la remise en question etait bien compliquée

et pourtant, cette difficulté de remise en cause, elle doit être un élément impactant négativement la capacité d'adaptation au milieu non ?

donc, si oui, pourquoi a t elle subsisté ?

Maxime

et bien non, “it’s not a bug, it’s a feature” diraient les auteurs !

cela a permis pour eux la division du travail cognitif

plutôt que de peser seul le pour et le contre de théories A et B tout seul dans son coin

on arrive à un bien meilleur résultat si un individu qui défend la thèse A, s’oppose à un individu qui défend la thèse B

Au début du livre, les auteurs parlent des résultats catastrophiques à cette tâche : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tâche_de_sélection_de_Wason

seulement 25% des gens répondent correctement quand ils sont seuls

mais quand on les fait travailler en groupe, le chiffre monte à 80%

Benjamin

donc la confrontation des idées créent une émulation favorable à la logique

pourtant, il existe des croyances communes qui se placent en dehors du champs rationnel

Maxime

oui les auteurs sont assez optimistes sur le fait que les gens savent reconnaître un bon argument quand ils en voient un

le problème c’est que c’est peut-être très rationnel pour eux de continuer à croire des bêtises

encore une fois, la raison n’a pas évolué pour atteindre des vérités supérieures, pour faire de la logique ou de la science (sinon on serait très fort à la tâche de Wason)

elle a évolué pour te justifier

d’ailleurs, on l’a pas dit, mais pour les auteurs, l’action précède la justification

quand tu fais quelque chose, tu ne réfléchis pas forcément avant (ça ne veut pas dire pour autant que ce n’est pas le résultat d’une inférence de ton cerveau), mais ça n’est pas “passé” par le module dédié à la raison

en revanche ton “myside bias” va déployer des efforts pour justifier a posteriori ton comportement

les auteurs prennent l’exemple d’une expérience

le cobaye était dans une pièce, et à un moment l’expérimentateur va dans la pièce d’à côté

on entend un grand bruit, puis l’expérimentateur dit “mon pied, il est coincé”

quand ils sont seuls, 70% des gens vont voir dans la pièce d’à côté

quand il y a un complice, qui feint l’indifférence par rapport au bruit, seulement 7% des gens vont voir

on a interrogé par la suite les gens sur le pourquoi ils ont bougé ou n’ont pas bougé, il y a trois groupes distincts :

- ceux qui sont allés voir tout de suite, et qui se justifient très facilement

- ceux qui ne sont pas allés voir du tout, et qui se justifient péniblement

- ceux qui ne voulaient pas se bouger, mais qui ont réfléchi au fait qu’ils auraient bien du mal à justifier par la suite leur passivité et ont donc finalement décidé d’aller voir

et finalement, seule la troisième catégorie a vraiment pesé le pour et le contre d’aller voir

les autres ont agi ou n’ont pas agi sans y réfléchir, et c’est juste parce qu’on leur pose question qu’ils donnent une raison, sinon, ils n’y auraient probablement jamais pensé

tout ça pour dire que ta raison est rationnelle “pour toi”, pas rationnelle absolument

donc si t’as pas vraiment d’intérêt à changer d’avis, ton “myside bias” va l’emporter

Benjamin

oui, donc on retrouve l'idée que la raison a une fonction quasi exclusive de facilitateur des liens sociaux

Maxime

c’est pour ça qu’elle a évolué, et c’est son utilisation “normale”

même des gens qui sont des exemples de rationalité très élevée ont complètement failli dans d’autres contextes

Linus Pauling, qui a eu deux prix Nobel (chimie et paix, et qui n’est pas passé loin d’un troisième pour la découverte de l’ADN, grillé de peu par Watson)

a milité longtemps en faveur de la vitamine C qui protègerait du cancer

malgré des tas d’études qui prouvaient le contraire, il ne s’est jamais remis en question

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alphonse_Bertillon

père de l’anthropométrie moderne, qui a donc contribué énormément à rationaliser l’enquête judiciaire

a écrit des pages et des pages pour justifier la culpabilité de Dreyfus

Benjamin

existe t il un lien entre d'une part le myside bias et une autre variable ?

l'exemple de Bertillon ne plaide pas en tous cas pour un lien négatif entre le myside bias et le QI

Maxime

pas à ma connaissance

effectivement, Bertillon ou Pauling ont certainement eu d’autant plus de mal à se remettre en question qu’ils avaient eu souvent raison par le passé

quand on y pense c’est rationnel d’un point de vue évolutionniste d’avoir un myside bias

si tu dis “oui c’est vrai, j’ai fait le free rider”, je donne pas cher de ta peau dans une société primitive ^^

Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis, a trouvé toutes les excuses du monde pour l’esclavage, alors que ça allait à l’encontre de tous les principes qu’il a défendu par ailleurs

Lui même descendant d’une famille de propriétaires d’esclaves, on comprend que c’était compliqué à justifier

mais à l’échelle d’une nation, les Etats-Unis, la France ou la Grande-Bretagne ont aboli l’esclavage

alors que ça aurait été complètement rationnel économiquement pour ces nations de le perpétuer

c’est un exemple pour les auteurs que la raison peut faillir à titre individuel, mais quand elle est utilisée collectivement, même sur des sujets très clivants comme pouvait l’être l’esclavage à une époque

on arrive à un consensus vers la meilleure solution

Benjamin

on en discutera prochainement, mais via ce résultat, on devrait aboutir à une supériorité claire des systèmes politiques participatifs, par rapport aux systèmes où un petit groupe de personnes décident, fussent-ils des intellectuels

Maxime

le problème, c’est l’homogénéité du petit groupe qui décide

s’ils pensent tous la même chose, ils ne vont pas diviser efficacement leur travail cognitif

c’est le problème dans les groupes militants d’après les auteurs

il reste une dernière question soulevée par les auteurs

si la raison est faite pour être utilisée collectivement, et ne marche “bien” que dans ce cadre

quid des génies solitaires comme Newton ?

Benjamin

mais est ce que tu n'y as pas déjà répondu avec l'exemple de Bertillon ?

génie dans certains domaines, mais à coté de la plaque avec d'autres sujets ?

Maxime

mais Bertillon ou Pauling ne sont pas arrivés tout seul à leurs résultats, ils s’appuyaient sur des travaux précédents, ils avaient des équipes

ils ont travaillé à des époques ou la science était déjà bien développée

Newton a l’air bien plus isolé que ces gens-là

mais pour les auteurs, même s’il a travaillé seul, il a travaillé pour convaincre les autres scientifiques de son temps

son but était de produire un travail d’une qualité telle qu’il pourrait convaincre tous les autres

donc même un génie solitaire travaille pour que sa production soit consommée “socialement”

Benjamin

donc le but social poursuivi suffirait à pallier la faible interaction sociale ?

Maxime

Oui, c’est une interaction sociale différée en quelques sortes

un peu comme quand on a ces petits monologues intérieurs avant un rendez-vous important (s’il dit ça, je répondrais ça, s’il dit ceci, je répondrais cela etc.)

Je pense qu’il est temps de conclure

par opposition à l’approche intellectualiste de la raison (la raison servirait principalement à atteindre des vérités supérieures), les auteurs défendent une approche interactionniste de la raison

la raison servirait donc principalement à produire des raisons dans un contexte social

les auteurs montrent que les “bugs” dans l’approche intellectualiste sont des “features” dans l’approche interactionniste, ce qui a plus de sens d’un point de vue évolutionnaire

utilisée à plusieurs, la raison permet une division efficace du travail cognitif

les auteurs montrent qu’en général la bonne conclusion arrive à s’imposer au sein d’un groupe

Ce que l’on peut observer dans certains groupes (militants par exemple) qui peuvent persister dans leurs erreurs viendrait justement d’une trop grande homogénéité des membres du groupe et du manque de contradiction au sein du groupe